Jordi Magraner, Barmadou et Kalash

Il y a deux heures, je ne connaissais pas Jordi Magraner. Je m’apprêtais à écrire un article un peu gay sur les Kalash, un peuple de gens magnifiques implantés au nord du Pakistan et de l’Afghanistan. On commence par s’émerveiller pour une minorité obscure et persécutée, et on fini par acheter du nectar de grenade hors de prix dans le Marais. Pour ma défense, j’ai toujours lu les papiers d’anthropologie comme on lit un bon Space Opera. Une sorte d’extrapolation très compliquée du moment que je préfère dans ce type de bouquins : lorsque le narrateur décrit les us et coutumes d’un peuple extra-terrestre.

Jordi Magraner était un zoologue et ethnologue catalan qui consacra sa vie à la recherche du Barmadou, une sorte de variante du Yéti tibétain ou de Sasquatch nord-américain, que l’on retrouverait dans les montagnes d’Asie Centrale. C’est lors de ses recherches qu’il décida de s’installer définitivement au Pakistan pour vivre parmi les Kalash de Chitral. Le hasard a voulu qu’aujourd’hui, le 2 août, soit l’anniversaire de sa mort. Il y a 9 ans, Jordi Magraner était retrouvé mort, égorgé, dans sa maison au cœur des vallées Kalash. Cet article est donc une sorte… d’hommage.

En 1987, Jordi débarque dans le district de Chitral, au nord du Pakistan. Conscient des controverses dont la cryptozoologie fait l’objet (elle repose principalement sur des témoignages), Magraner veut mettre en place une démarche scientifique méthodique et rigoureuse. Il élabore alors un questionnaire très précis sur l’anatomie présumée de l’Homme sauvage en utilisant les travaux de Bernard Heuvelmans (“L’homme de Néandertal est toujours vivant” cosigné avec Boris Porchnev et publié en 1974). Heuvelmans est le fondateur de la cryptozoologie et il est à l’origine de la thèse des hominidés reliques selon laquelle de grands hominidés et de grands singes non répertoriés auraient survécu et coexisteraient aujourd’hui avec l’homme, partout sur la planète. Magraner précisera :

« Ces hominidés ne peuvent être une génération spontanée, le terme ‘relique’, employé pour définir ces êtres, est donc utilisé pour exprimer l’ancienneté phylogénétique de cette forme d’hominidé, qui semble avoir survécu exceptionnellement et parallèlement à Homo sapiens sapiens. »

Avec son protocole, Jordi Magraner et ses deux potes Erik et Yannick l’Homme (ça ne s’invente pas), parcourent l’Hindou Kouch (montagnes afghanes et pakistanaises) de 1988 à 1990. Ils réunissent 27 témoignages provenant de différentes personnes prétendant avoir aperçu le Barmadou. En 1992, Magraner publie un rapport où il décrit le résultat de ses recherches. Un condensé ici.

Les témoignages sont recueillis sous forme de procès verbaux et se décomposent en plusieurs phases :
1) les informations de base
2) le récit spontané du témoin
3) un questionnaire de 63 questions relatives à la morphologie du Barnadou. 53 d’entre elles portaient sur les critères anatomiques définis par Heuvelmans pour son Homme pongoïde.
4) un premier portrait-robot réalisé à partir des réponses et des indications du témoin
5) des repères iconographiques : le témoin regarde plusieurs dessins et photos représentant des créatures humanoïdes poilues (Homme pongoïde, ours, singes anthropoïde, gigantopithèque, etc.)
6) un portrait-robot définitif

Vous trouverez les détails des questionnaires et les repères iconographiques en annexes, à la fin de l’étude. Lisez là, c’est passionnant. Selon Jordi Magraner, lors de la quatrième phase, tous les témoins choisirent l’Homme pongoïde de Heuvelmans. Il ne réussira jamais à apercevoir un spécimen de Barmandou. En revanche, son enquête lui permettra d’en dresser une description minutieuse qu’il résume ainsi :

« L’apparence générale est humaine par sa structure corporelle et par sa locomotion bipède. Mais ses proportions sont caractéristiques, le corps est massif, trapu, avec une musculature importante et des épaules larges. Puis, ce que les témoins remarquent, c’est l’abondante pilosité de tout le corps. La face, pratiquement glabre, contraste avec le reste du corps et la chevelure. »

C’est lors de ces 19 mois de recherche dans l’Hindou Kouch que Magraner entre en contact avec les Kalash qui croient au mythe du Barmandou. Il a scrupuleusement étudié les habitants de la région dont il a même appris plusieurs langues. Fermement convaincu que le Barmoudou existe, il décide alors de vivre parmi les Kalash pour continuer ses recherches et pour militer pour la survie de l’identité de ce peuple auquel il sera intégré au point qu’on lui offrira une épouse. C’est probablement cette dévotion pour la cause du peuple Kalash qui lui vaudra d’être assassiné en 2002.

Les Kalash sont les derniers païens indo-européens. Ils seraient les descendants des soldats d’Alexandre le Grand installés dans la région en 329 avant J.-C. Cette théorie est contredite, mais je trouve le mythe plutôt cool. Malgré les métissages et les persécutions, les Kalash du Chitral qui ont vécu en quasi autarcie encerclés par les musulmans, ont su conserver une organisation sociale, culturelle et religieuse millénaire. Aujourd’hui, il ne seraient pas plus de 3 000. Nombreux d’entre eux ont encore les yeux et la peau claire. Ils sont beaux.

Cet article sur le site Le Monde (oui, je sais à qui sont destinés les articles Le Monde Voyages!) est très bien et la page Wikipedia est plutôt complète en ce qui concerne la culture Kalash.

Un article sur les Hominidés Reliques

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