Autojektor & le chien bicéphale

Je ne sais pas pourquoi, mais l’un des terrains de recherche favoris des russes a longtemps semblé être la résurrection des morts. Enfin, des organismes. Ce fut notamment le cas pendant la guerre froide, ce qui lui donne un côté presque aussi sexy qu’avec ses histoires de missiles et de sous-marins. Je voulais parler des armes chimiques non létales développées par l’armée américaine, mais je crois que les deux expériences menées par des mad scientists russes méritent aussi leur post.
Dans les années 20 et 30, Sergey S. Bryukhonenko (un type qui a l’air de correspondre beaucoup trop aux caractéristiques du savant fou défini sur Wikipedia) développe une machine appelée autojektor dont le principe est simple : une pompe simule le mécanisme des systèmes cardiaque et respiratoire afin d’oxygéner le sang. Ses travaux deviennent importants en Russie et il a la « chance » d’assister à la première opération à cœur ouvert soviétique réalisée en 1957. Bryukhonenko obtiendra même le prix Lénine après sa mort.
Mais comme ce mec est curieux (et un peu tordu), il décide d’essayer sa machine sur les êtres vivants, en l’occurrence les chiens. Le film Experiments in the Revival Organisms est projeté lors d’un congrès aux États-Unis dans les années 40 et montre les résultats de ses expériences divisées en plusieurs temps : le cœur et les poumons d’un chien sont reliés à des systèmes mécaniques et maintenus en état de marche. À l’aide de son autojektor, Bryukhonenko ranime la tête du canidé qui répond à plusieurs stimuli (lumière, bruit, etc). Un autre chien est vidé de son sang et laissé cliniquement mort pendant plusieurs minutes. Puis l’animal est connecté à l’autojektor, son sang est réinjecté et il revient miraculeusement à la vie. Wow! Je pense que même les japonais ont beaucoup à apprendre des russes en matière de cyborgologie.
Oui, je sais, la tête de Léonard Nimoy dans un bocal prend soudainement un sens nouveau pour toi (ou oui, je sais, c’est abominaaable!). Beaucoup ont pensé que ce film était fake, un simple instrument de propagande soviétique. Pourtant, même si les expériences de Bryukhonenko ont donné des résultats un peu foireux (non, la vie d’un chien réanimé de la sorte n’est pas longue, prospère et fertile), il parvint tout de même à maintenir des têtes de chien en vie pendant quelques minutes. Ses travaux ont inspiré un bon livre, La Tête du Professeur Dowell, puis un très mauvais film, Le Testament du Professeur Dowell, disponible en intégralité sur Youtube.
En 1930, c’était déjà sinistre. Pourtant, les russes n’avaient pas encore fini de tripoter Lassie. Le truc de Vladimir Demikhov, c’était les chiens bicéphales. Alors dans les années 50, il transplante la tête d’un chiot sur le corps d’un chien qui vit avec ses deux têtes pendant un mois. Lui aussi légèrement tordu, et lui aussi un pionnier dans son domaine, la transplantation d’organes, Demikhov reçu également un prix.

En s’inspirant de ces expériences (et peut-être aussi un peu du magnifique We3 de Grant Morrison et Frank Quitely), Dmitry Izotov conçoit The Kollie : cybernetic organism. Il imagine l’existence d’un projet secret russe, « The Kollie », qui commence à la fin des années 50, dure 10 ans et dont les informations sont déclassifiées en 1991. Pour appuyer ce scénario, Izotov crée des documents plutôt crédibles :



Toute cette partie est vraiment cool. D’ailleurs, ayant vu les photos hors contexte, je dois avouer que j’avais commencé à y croire, imaginant même contacter une amie qui parle russe pour qu’elle me traduise le texte. En revanche, ce que Izotov fait ensuite de son histoire, son véritable projet, est plutôt laid : In 2010 the scientific achievements of Soviet scientists involved in project “The Kollie” were implemented to save my dog’s life. In the Autumn of the same year, my parents went on an excursion to the city of Suzdal.They took the dog with them self. Her name is Charma, but we call it “The Kollie”, because it never be the same again.

Après le malaise que vous avez probablement ressenti à la vue de ces pauvres chiens livrés à la folie et au génie humains, je vous laisse aller embrasser votre meilleur ami et confident.