Le Codex Seraphinianus

Les encyclopédies sont des ouvrages monumentaux, à la fois rébarbatifs et très fascinants. Nous sommes certainement nombreux, enfants, à avoir passé de longues heures solitaires ces dimanche pluvieux, lents et tristes, assis sur la moquette à tourner les pages d’une encyclopédie sans jamais les lire. Captivés, nous regardions simplement les images : dessins botaniques, uniformes militaires, ou planches anatomiques. Ça ne m’a pas particulièrement marqué et je ne parviens pas exactement à me souvenir de ce que je ressentais à l’époque. Pourtant, j’ai l’impression que le Codex Seraphinianus me renvoie à ces moments anodins. Peut-être parce qu’il est aujourd’hui aussi mystérieux et excitant pour moi que cette encyclopédie bon marché et fanée l’était quand j ’avais 7 ans. Peut-être également parce que c’était l’objectif de Luigi Serafini. Artiste, designer et architecte italien, il écrit et dessine le Codex Seraphinianus à la fin des années 70, pendant deux ou trois ans. L’ouvrage sera publié en deux volumes en 1981 par l’éditeur Franco Maria Ricci dans la collection Les Signes de l’Homme et préfacé par Italo Calvino (cette édition est extrêmement rare).

Moi qui pensait que Serafini ne s’était jamais exprimé sur le Codex depuis sa publication, Wikipedia m’apprend qu’en 2009, en évoquant l’écriture qu’il a inventée (cf infra), il déclarait avoir souhaité que le lecteur se sente comme un enfant devant un livre qu’il ne peut pas encore comprendre, mais dont il a conscience qu’il signifie quelque chose pour les adultes. Car le Codex Seraphinianus décrit un monde imaginaire et se présente comme le produit de ce monde imaginaire. Il fut élaboré comme une encyclopédie d’origine extraterrestre. « Unique, déroutant, grotesque et superbe », le Codex est considéré comme le plus beau et le plus étrange des livres, sans qu’il ne soit vraiment possible de déterminer s’il s’agit d’une œuvre d’art ou de science-fiction. Tout semble y évoluer, se mélanger, se transformer dans un mouvement perpétuel, suivant une logique interne inaccessible au cerveau humain. Le Codex est au monde imaginaire ce que l’encyclopédie de Diderot est au notre.

Cependant le monde fantastique qui est détaillé est largement inspiré du notre. Bien que surréalistes, les illustrations évoquent des formes qui ne nous sont pas complètement inconnues. C’est pourquoi, je partage le point de vue plutôt malin de Beachcombing : le Codex pourrait davantage consister dans une représentation graphique érronée de notre monde élaborée par un extra-terrestre à l’intention de ses camarades que dans celle d’une encyclopédie décrivant un monde merveilleux et lointain.
« As to what world the Codex is describing Beachcombing wonders whether it is not a Martian account of Earth. The author has visited our planet and failed to understand or has seen things that we cannot see and written his tome as a guide for the coming invasion. »

Vous l’avez remarqué, le texte est composé d’un alphabet inconnu : la langue utilisée tout le long de l’ouvrage (excepté dans deux pages où figurent une citation de Proust et des mots en français) fut inventée par Serafini. Et malgré la fascination que cette écriture a exercée sur les linguistes, les mathématiciens ou les cryptologues, elle n’a pas jamais pu être déchiffrée. Certains pensent qu’elle n’a pas été conçue pour être lisible, ou même pour signifier quelque chose. Cependant la liste des nombres semble avoir été crackée, notamment par Allan C. Wechsler et Ivan Derzhanski.

J’aurais voulu ajouter un paragraphe hyper référencé mais j’ai la flemme. Voici le Codex Seraphinianus : torrent (.cbr) et DDL (.pdf).
Quelques liens en vrac : un article sur The Believer/ Tlön, Uqbar, Orbis Tertius de Jorges Luis Borges, à lire ici/ Les Ummites/ le Manuscrit de Voynich/ Le Codex (oui oui, c’est bien le Président de Groland dans la vidéo 8) selon Philippe Decouflé
P.S : l’éditeur italien Franco Maria Ricci est un type plutôt exceptionnel : fasciné par Giambattista Bodoni, Ricci décide de rééditer son Manuale Tipografico. Ce sera l’acte fondateur des éditions Franco Maria Ricci en 1963 et de ses publications caractérisées par leur fond noir, l’usage de la police Bodoni, et la présence d’une violette à trois pétales, emblème de la ville de Parme. La collection de littérature fantastique dirigée par Jorge Louis Borges, La Bibliothèque de Babel, y sera créée en 1977 ainsi que FMR, la « plus belle revue du monde » (dixit Jackie Kennedy), en 1982. En 2005 Franco Maria Ricci se retire du monde de l’édition pour se concentrer à… la construction du plus grand labyrinthe du monde, à proximité de sa ville natale. Terminé en 2010, il sera ouvert au public en 2012.