Hikikomori

Lorsque l’Internet est enfin entré dans mon foyer, je me rappelle l’une de mes premières découvertes  : le travail de Ned Schenck sur les teen hermits. Pour retrouver le nom de cet auteur, j’ai googleisé « Andy teen hermit » ou « teen hermit Larry Clark » (je me souvenais que dans le site où j’avais trouvé ça, les deux étaient associés d’une manière ou d’une autre) et je suis tombée sur un de mes propres commentaires sur un profil myspace. Cet Andy, m’avait obsédée. C’était l’époque où je ne voyais personne. Je précise que j’aimais Andy mais je ne m’identifiais pas à lui. De la même façon, je ne m’identifie pas aux hikikomori. Il serait d’abord complètement absurde de s’identifier à un japonais. Les japonais n’ont pas d’âme et ils sont vraiment trop bizarres (la pornographie avec des filles qui se vomissent dessus, leur délire sur les meufs amputées, trop de choses en fait). Ensuite, le phénomène hikikomori est décrit comme une pathologie, l’enfermement est l’effet, il n’est pas la cause. C’est un modèle anomique sexy, une réaction de repli face à un environnement hostile, une pression sociale.

Le phénomène hikikomori se caractérise par un retrait social, une réclusion volontaire dans un appartement ou une chambre, et la recherche d’absence totale de communication. Il concerne les garçons et les filles et toucherait plus de 1 million de jeunes japonais. Les hikikomori sont des parias, ils seraient le groupe le plus récent de marginaux japonais:

Hikikomori and otaku are today’s most prominent social problems. Hikikomori refers to the recent state of middle and high school students who drop out of school, and withdraw completely from society. Otaku are the deeply obsessed fans of a particular subject who commit their free time (and sometimes lives) to the complete memorization of their obsession. In both cases these groups are extreme exaggerations of common Japanese social tendencies. The media in Japan is currently attacking these groups as harbingers of social chaos, and portrays them as a new group of aoutcasts who will destroy society (at least kill many people). ” (Ron Adams – Hikikomori / Otaku. Japan’s Latest Out-Group)

Les hikikomori rejettent les traditions, le culte de l’entreprise, le mariage, le système éducatif. C’est un système qu’ils refusent ou au sein duquel ils ne sentent pas à la hauteur. En retour, les japonais ont honte d’en compter un au sein de leur famille. Selon leur âge (ce sont généralement des adolescents ou de jeunes adultes), ils ont donc abandonné l’école ou le travail, ils fuient les responsabilités. Ce comportement résulterait d’une incapacité à faire face aux pressions scolaire et sociale, d’une incapacité à répondre aux attentes de la société japonaise moderne caractérisée par des codes de conduite sociale complexes et une hiérarchie stricte. De plus, le développement du phénomène serait favorisé par plusieurs éléments : l’émergence d’une classe moyenne capable de subvenir aux besoins financiers du hikikomori ; l’incapacité de la famille japonaise à réagir à cet isolement ou bien l’existence d’une relation mère-enfant chelou ; une économie molle, un marché du travail instable qui rend, aux yeux de certains, les efforts consentis à l’école inutiles. Pour Ryu Murakami (l’auteur de « Bleu presque transparent » et « Les bébés de la consigne automatique »), l’hikikomori est la conséquence de la croissance phénoménale de l’économie japonaise durant la seconde moitié du 20ème siècle et de ses incroyables progrès technologiques. Il explique :

Great changes in a country’s social structure have always caused stresses. These, in turn, can create new forms of neurosis. In 19th-century Europe, doctors often diagnosed “hysteria” as a neurosis (almost always applied to women) that indicated a suppressed desire for social fulfillment. Once it became common for women to leave the home and take up positions in society, this “hysteria” became a rarity.” (Ryu Murakami - Japan’s lost generation)

Il existe d’autres explications au phénomène hikikomori, mais elles restent essentiellement d’ordre culturel (plus que psychologique). On peut alors considérer que cette forme de pathologie est spécifique aux japonais, elle dépendrait étroitement de la société dans laquelle elle apparaît. Les ados reclus, ça existe partout (en Asie et dans les sociétés occidentales) mais, ailleurs, le truc prendra une autre forme et une ampleur obligatoirement plus faible.

Après avoir lu des choses sur les hikikomori, j’ai l’impression que le phénomène réuni tout les maux dont semblerait souffrir le Japon. C’est comme si le hikikomori était un mélange d’otaku (fan obsessionnel d’un sujet particulier pour lequel il consacre tout son temps et dont il souhaite acquérir une connaissance complète), de « single parasite » (personne qui refuse le mariage et vit chez ses parents qui l’entretiennent), de NEET (personne inactive, ni étudiante ni en formation et sans emploi) et de tueur fou et apathique. Et c’est aussi comme si, aujourd’hui, n’importe quel japonais à activité « désocialisante » tendait à devenir un hikikomori.

En fait, j’ai du mal à voir où est vraiment le problème (à part lorsque les hikikomori terrorisent leurs parents). D’où vient vraiment l’idée que ne plus souhaiter voir personne est une pathologie? La plupart des gens sont décevants et inintéressants. Je crois que l’on peut facilement longtemps se passer de tout contact humain. Je ne parle pas simplement d’un week-end à la campagne, d’une semaine à bouffer du Ben & Jerry’s parce qu’on s’est fait larguer comme une merde, ou du repli artistique. La solitude est belle et elle a des vertus. Lorsqu’elle est choisie et organisée (argent, sites de commande en ligne, siestes, activités culturelles et sportives, réserve de papier toilette), elle peut conduire à un plaisir onaniste, diffus et raisonnable. En fait, on peut y trouver le genre de conneries qu’on nous as promis des siècles durant avec la philosophie, la religion ou le délire « développement personnel ». Les gens sont censés se nourrir mutuellement mais souvent, c’est juste faux. Je n’idéalise pas les hikikomori, ni Andy l’ermite. Ils n’intéressent parce que leur démarche s’approche de quelque chose en quoi je crois et qui pourrait être sain.

What exactly is the real world? A decade ago, another social phenomenon, the rise of otaku, troubled Japan […]. They were considered freakish, and a high-profile crime blamed on otaku triggered considerable hand-wringing, much like the concerns about hikikomori. Yet the nerds are considered normal now, even trendy. “The old way of thinking was that the physical world was the real world,” says Tamura. “But now we can create two or three or more virtual worlds. Those who stay at home and have no one to talk to in the physical world may be able to connect in a virtual world. We cannot say it is right or wrong. It is one way of living.” (Tim Larimer - Staying in and tuning out)

Bon, voici le moment tant attendu du « pour aller plus loin » :

Mon intérêt pour les ermites a été ranimé par le chapitre Shaking Tokyo réalisé par Joon-Ho Bong dans le cadre du film Tokyo!. C’est malheureux, mais ce n’est que grâce à ce truc que j’ai pris connaissance de l’existence des hikikomori. C’est kawaii et comme c’est disponible sur Vimeo, c’est posté ici.

Watching TV all the time makes you stupid est un manga sur les hikikomori disponible en téléchargement. C’est un one-shot de 28 pages, ça m’a rendu triste.

NHK ni Youkoso est un anime tiré d’un manga de Kenji Oiwa consacré à ce sujet. Il n’est pas encore licencié donc il est disponible un peu partout en streaming ou en DDL. Par exemple, ici.

Deux films : Blue Tower de Katsumi Sakaguchi et Hikikomori Tokyo plastic d’Adario Strange, je ne sais pas du tout si c’est bien.

Ryu Murakami a écrit un roman, Parasites. Et des livres traitent directement ou indirectement du phénomène. Celui de Muriel Jolivet, Homo Japonicus, semble être une référence.

L’article de Ron Adams qui parle aussi des otaku est très intéressant et pour les gens super sérieux (et qui disposent d’un login), il y a aussi pas mal de trucs dans l’International journal of Japanese sociology.

Enfin, est posté sur Pakou Pakou, le reportage de Francesco Jodice et Kal Karman réalisé en 2004 sur les hikikomori et les otaku.

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