Endroits Secrets #3 - Le Royaume du prêtre Jean



Les catholiques ne sont pas très portés sur le principe d’utopie. Il faut croire que le jardin d’Eden suffit à rassasier leurs désirs de perfection. Pourtant, tout au long du Moyen Âge et jusqu’à la Renaissance, un endroit mythique a eu un rôle certain dans la politique extérieure et l’imaginaire du monde chrétien.

Cet endroit secret et inatteignable, c’est le Royaume du prêtre Jean, le pape souverain nestorien, descendant d’un des rois mages. Le nestorianisme est une doctrine hérétique apparue au Vème siècle, dans la partie orientale du monde chrétien. Les nestoriens s’opposent théologiquement aux catholiques romains parce qu’ils considèrent que le Christ est constitué de deux personnes : l’une divine, et l’autre humaine. Mais en pleine période de croisades, les catholiques occidentaux préfèrent ne pas pinailler et accordent simplement peu de crédit à cette fantaisie orientale d’un souverain qui dans certaines lettres promettait d’aligner une armée colossale pour rejoindre la terre sainte.



La rumeur de l’existence du Royaume du prêtre Jean s’est propagée, notamment par l’intermédiaire des commerçants, à travers toutes les cours d’Europe sous la forme d’une lettre, la lettre du Prestre Jehan. Elle débute ainsi :

“Mestre Jehan, par la grace de Dieu roy tout puissant sur tous les roys chrestiens, mandons salut à l’empereur de Rome et au roy de France nos amys.”

Le potentat annonce la couleur : on ne connaît pas ce mec, mais c’est lui le patron. S’en suit une description détaillée de son royaume, voisin du jardin d’Eden, peuplé de créatures étranges, notamment d’hommes cornus et de tribus cannibales.

“Item, en notre terre y a une autre manière de gens qui ne vivent que de chair d’hommes, de femmes et de bestes et ne doubtent point à mourir. Et quant l’une d’eux est mort, soir le père ou la mère, il les mangent tout cru et disent que bonne chose naturelle est de manger chaire humaine.”

Mais au delà du folklore, on découvre un royaume extrêmement riche, puissant et, selon localisation, idéalement placé pour ouvrir un deuxième front contre le monde musulman. Cette lettre va connaître un succès retentissant : les couronnes européennes y voient un nouvel allier de poids et une partie du peuple catholique rêve de rejoindre ce pays richissime et béni dont le pape-roi serait aussi magnifique que Salomon. Un succès tel que l’Église aurait tenté de calmer le jeu en ordonnant la destruction de toutes les copies de la lettre (selon un livre de 1869). Mais le mal est fait, et nombreux sont ceux qui se mettront en tête de rentrer en contact avec le prêtre-roi. Un émissaire est envoyé en 1177 par le Pape Alexandre III (récipiendaire d’une des lettres), mais nous n’avons plus aucune trace de lui après son départ. Ensuite, pendant deux siècles, les références au royaume mythique se multiplient, le royaume est cartographié et sa localisation en Afrique est admise par presque toutes les élites de l’époque.

L’envie de découvrir le royaume mystérieux sera relancée à la fin du XVème siècle avec le début des grandes expéditions africaines. Pero de Colvilha lors de son exploration de la côté orientale égyptienne, en 1487, trouve un royaume chrétien qui légitime le mythe : l’Habesch, ou Abyssinie, actuellement connu sous le nom d’Ethiopie.



Faisons un point sur les différentes hypothèses de localisation :

- l’Éthiopie : la confusion entre le territoire éthiopien et le Royaume du prêtre Jean est très ancrée dans l’imaginaire européen du Moyen Âge, à tel point que l’ambassadeur éthiopien au Portugal est présenté comme un représentant du Royaume. Quoi qu’il en soit, l’Habesch est le meilleur candidat pour les explorateurs portugais du XVème. Une hypothèse qui continue de faire des émules.

- l’Empire Mongol : L’avènement de l’empire mongol ayant été mal interprété par les autorités de l’époque, l’idée selon laquelle le Royaume du prêtre Jean se trouvait en extrême orient semblait plausible. Jacques de Vitry ,de retour de la cinquième croisade (1221), ramena le récit d’un certain Roi David d’Inde, petit fils du prêtre nestorien, combattant les musulmans en Asie Centrale. En réalité, cette histoire faisait juste référence à Gengis Khan qui mettait la branlée aux perses à Samarkand. La confusion est entretenue par le récit de soit disant rapports conflictuels entre Gengis Khan et le Prêtre Jean pour la main d’une de ses filles. Certains historien supposent que ce dernier aurait pu être Preschteh Gehan (l’ange du monde en persan), issu d’une diaspora chaldéenne qui se serait perdue en extrême orient.

Personne n’a encore trouvé ce royaume aux rivières faites de pierres précieuses, adjacent au paradis terrestre. Cette utopie chrétienne a très vite disparue avec l’avancée des découvertes géographiques du XVIème siècle. Des universitaires comme Hiob Ludolf affirmèrent qu’il n’existait aucun lien probant entre l’empire éthiopien et le prêtre Jean. Aujourd’hui, il ne reste que quelques vieux livres sur le sujet, un roman d’Umberto Eco et un personnage Marvel de troisième zone qui fera des apparitions peu remarquées dans les Fantastic Four et Thor. La théorie la plus raisonnable est que la première version de la lettre a été écrite dans le nord de l’Italie par des gens très inspirés par les récits d’évangélisation de Saint Thomas en Inde. Leurs motivations ne sont pas connues. Personnellement, je pense que le prêtre Jean est tout simplement le premier Ummite arrivé sur terre.

Sources :
- Page Wikipedia
- Ici
- La légende du prêtre Jean - Toulouse, librairie centrale, 1869
- L’édition de 1505 de la Lettre du Prestre Jehan

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